L\'Insoluble

L\'Insoluble

Premiers pas

 

A lui qui, emmêlé dans les contraintes, m'apprend la Liberté...

 

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Moi, quand je fais quelque chose, je le fais bien. Tout bien comme il faut. "By the book" Leezie, on me surnomme. Et je vais jusqu'au bout. Au bout, parfois, il ne reste que quelques morceaux de chair sanguinolente, mais tant pis, j'ai fait ce qu'il fallait. Tout bien. Dans les clous.

 

Par exemple :

 

J'ai voulu jouer du piano.

 

J'ai voulu jouer du clavecin.

 

J'ai voulu jouer du galoubet.

 

J'ai voulu jouer du violoncelle.

 

J'ai voulu jouer du handpan.

 

Pour le piano, il faut l'aide des Autorités Suprêmes (comprenez : mes parents) qui, prenant ma main d'enfant, me présentent d'abord, après un passage noir dans une rue noire près du port, à un vieil instrument préhistorique et qui tousse la poussière. Puis, de l’argent dépensé plus loin, me trouvent un prof, des cours, un tabouret, une école de musique, du solfège, des dictées musicales, du déchiffrage, Chopin, Mozart, Beethoven, Debussy.

 

Pour le clavecin, dans la famille prof donnez-moi André, Christophe, Scott, Noëlle.

Bien sage, je repars à l'école, cours préparatoire, cours moyen, médaille d'or, master classes, concerts, patin, coufin.

Bien sage, je plante ma tente au-dessus de la tombe de Brassens et de la mer, je découvre Rameau et les poissons. Noëlle a repéré en moi le grand défaut : je suis lente et bizarre. Je comprends, puis je ne comprends plus. Puis je re-comprends. Noëlle est perplexe, cette musicienne à la fois si bonne et si mauvaise, pourquoi est-elle ainsi??

 

Oh ce lever du jour sur la mer et la ville de Sète, ces notes égrenées de l’église dans l’aube !

Sète sonne en nos étés...

Ma tente est plantée dans l'école où nous répétons, très haut, pas loin du cimetière. Cinq heures est mon lever, sur fond de goélands et de vagues. J'ai fini ma nuit, Scott Ross va commencer la sienne, nous nous croisons sur la colline. I

l se passe alors un des moments les plus purs de mon existence, le partage d'un petit déjeuner que j'ai posé pour lui sur la table de pierre : il y a du jus de raisin noir, de raisin blanc, des fruits secs, des pêches et des melons, des biscuits d'épeautre que j'ai pétris moi-même avant de venir.

Je lui demande d'excuser la simplicité de la nourriture, mais il me dit qu'il est heureux, que cela le lave de toutes ces turpitudes d'en bas, de cette société de merde.

Dans quelques heures nous serons de nouveau face à face, près d'un clavecin, et ce sera difficile de le satisfaire, ce maître dur et exigeant. Mais ce matin nous sommes seulement deux êtres humains, face à la gloire du soleil.

Nous pensons à la Mort.

Je suis consciente intensément, j'ai toujours été consciente de sa Présence Insigne, mais pour Scott, si jeune, l'univers vient de coller une étiquette sur l’épaule: "C’est pour bientôt !" , il n'en a plus pour très longtemps.

Nous partageons la douloureuse impuissance, et les biscuits d'épeautre.

 

 

Bon, pour le galoubet c'est facile, à l'époque y a l'Archange à côté. Bien sage, je repars à l'école. Cours, conservatoire, premier degré, second degré, troisième degré, médaille d'or, etc. etc. etc. etc.

C'est pour le violoncelle que quelque chose commence à se passer. Oh, ce qui se passe est minuscule. Je suis juste là, en haut de mes escaliers, je reviens de la fac, mon violoncelle sur le dos. Arrivée en haut, épuisée (on est en septembre 2012, je suis vieille, déjà) je me dis que non, je ne peux pas tout faire, quelque chose de monstrueusement présent est venu se mettre au milieu de tout. Qu'il faut que je choisisse. Et ce n'est pas le violoncelle que je choisis...

 

Et puis, et puis, et puis, j'ai voulu apprendre le handpan.

 

Et là, j'ai dit stop. Terminé. Basta. J'en ai marre.

 

Marre de l'école, des bancs de la fac, des profs, des examens, des évaluations, marre des chefs, des tyrans, des maltraiteurs.

Marre des castes et des plafonds de verre. Marre des privilèges et des exclusions.

 

Marre.

 

Cette fois, je vais seulement prendre contact avec la belle et courbe colline de métal que je tiens sur mes genoux ou sur son support. Cette fois, je vais seulement toucher, expérimenter, caresser, tailler mon chemin à la machette, être seule, improviser, composer, ça sera peut-être moche, pas attirant, pas cool.

 

Cette fois, je mettrai peut-être toutes les dernières années de ma vie à l'apprendre péniblement.

 

Mais vous savez quoi ?

 

Je m'en fous.

 

Complètement.

 

 

 

Pour écouter mes premiers pas :

https://journaldelinsoluble.blog4ever.com/fichier-7236523-1…

 

Sur la naissance des steel pans et autres hangs :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Hang

 

 



05/01/2020
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