L\'Insoluble

L\'Insoluble

Onze poèmes en rejeu de failles

 

 

1.

Pour venir, suivre une direction différente, selon la contrainte. Prendre son temps géologique. Aimer le prendre, ne serait-ce que parce que les espaces, ici, s'étalent en l'air glacé de la nuit où, je le sais, vous êtes étendu sous la lune. Ailleurs, c'est l'élasticité de la touche, la résonance. Retournement de place en rouge et ocre, résistance des fils, la brusque apparition d'un toucher. Cassure en deux d'une octave, bois qui se tourne, doum di de doum de doum de doum………………

Dans l'air glacé de la nuit, où étendu vous êtes, vous aurez trouvé encore un détour vers la mer, si long qu'il faudrait bien traverser les combes, les isopaques - dramatiquement élevés sur leurs têtes - si loin qu'en bas s'écoule une rivière. On dessine encore une infinité de logs, parce que oui, c'est bien ainsi qu'on peut se rapprocher, au plus tard, et au plus doux, avec ailleurs dans le fond un jeu de faille irrémédiable.

(10 octobre 2012)

 

2.

on n'avait pas marché pour rien, dans les buissons que Flo prenait pour des bruyères
(« où es-tu Farfadet ? »
slap, slap,
petits empans sur la falaise)

et maintenant je suis la ligne de vos pas
vos longs silences
et sur les arcs de la douleur
je suis tout près de vous
dans cette nuit d'étoiles

 

3.

parfois tu te dis non ça ne paraît pas réel

pas croyablement réel tu n'y crois pas tu ne crois pas possible

tu prends les déroulements dans tes mains

tu les effiles au plus fort du désert, à cet endroit caillouteux où les ravines sont dangereuses

où la lueur s'est retournée comme une torche qu'on dissimule

et tu te dis : je rêve

 

4.

Ton Nom

je  marche jusqu'à lui c'est difficile
il est étrange et il ressemble à une roche du manteau
étincelante et verte
verte de cette lumière verte
qu'il y a dans les gouffres

et puis non il n'est pas doux
pas lui
il est cassé en deux
et là où le miroir se forme
  je ne sais plus je ne vois rien
  
  comme le plus grand mystère de l'âme
se coulerait avec le temps

dessous les ocres

 

5.

voici que marche le noir et se couche le souffle

dans la fatigue des morts

je me repose sur l'ombre en désir de vous dessiner encore

comme une rame de lumière infiniment blonde

ou ce lent mouvement d'herbe que la pluie trace en verticales

 

vais-je vivre ou mourir ? je me demande le crayon sur les feuilles

vais-je vivre ou mourir ?

 

c'est à ce moment calme

où j'observe vos mains dans la froideur impassable des portes

 

 

 

 

 

6.

 

en haut,  toutes ces planches froides, et cet espace

nous sommes à peu près là autour de vous

qui parlez bas dans les flancs de la nuit

qui percevez  toute parole toute musique toute affection et qui les réfractez

pour moi j'y suis toujours, comme un matin

c'est  étrange de  venir ainsi dans votre caverne,  laisser passer des flux de doute, des rochers de tristesse, ça donne comme une poussière très blanche, ou verte, où des fibres de craie se mélangent.

ça donne l'abîme,  mais après tout c'est mon pays

 

7.

 

dans la joie sûrement un prisme de l'enfance où la chaleur venait de lui ou presque

une aile  d'yeux penchés –indigo- avec patience et réflexion

là je ressens l'inouï paisible étalement du bonheur mes crayons dans les mains et proche, si proche, l'insondable de vos pensées qui travaillent

vous savez, c'est une drôle de pièce qui se joue ici

une drôle de danse

toute en lumière et en douceur

avec le jeu de qui sera le pur instant de l'univers

mais ce qui est sûr c'est que même blanche et froide quand on regarde comme ça

c'est la plus éminente maison jamais bâtie de votre coeœur

 

8.

 

parfois vous paraissez si loin !

non pas de votre fait mais par les vagues se prolongeant de noir qui me rencontrent

fils de la vie usée fatigue des ponts manque de tout dans le courage

vous paraissez si loin !

et que l'on me sépare ainsi de votre essence

que l'on me tue finalement

est si pétri de la poussière du triste qu'il n'y a même pas de mot ni de larme

c'est comme si rien n'était jamais plus défini dans les paradigmes des âmes

comme s'il n'y avait plus qu'un flou une enveloppe

et qu'on abrasait toutes les lignes avant de les effacer

 

 

9. (après le sonnet 29)




devant le mur les marnes se déclinent bleuies des bords de l'eau qui les rencontre
une évidente pente de douceur

la même histoire que si vos mains se posaient sur mon front


- les branches d'olivier discutant


les calcaires d'une pureté blanche dans le gypse -


mais sous les ductiles sous les tendres

sous les glissant joyeusement vers l'obscurité
il y a ce noyau clair de quartz étincelant de lune

je vous vois de même :

sous l'affection
sous la tendresse et l'infinie patience 


le diamant net de votre esprit a pour jamais déterminé de ne rompre
que dans l'ensemble vide des probabilités

 

 

 

10.

 

si fin se meut tout près des roches

et ses gravures parce que sur la peau des lignes pâles qui parsèment

à l'angle des crinières

un peu comme un lion des montagnes

le corps élancé blond de l'animal

 

la jeune femme aux cheveux noirs dirait : 

  la perfection   

 

11.

je ne sais pas si comme moi tu sais l'éblouissement de la mer

quand à l'aplomb du lac on voit du sel sur les talus au milieu du plomb noir et bleu gris des nuages

des signatures de flamants

et le désert bras étendus pour écouter lentement la courbure du monde

 

si tu sais tous les mouvements du vent et qu'à la résurgence de l'eau

commence toute une population de failles

 

je ne sais pas si tu sais tout ça

je crois que oui

 

mais je suis sûre que dans tes livres, ceux de l'intérieur, il est expliqué avec calme

que je supplie toutes les mers, les fleuves, les vents et les résurgences

et toutes les populations d'écailles

que je demande au flux de la tendresse

 

le simple don de ne jamais te perdre

 

 

 

Isabelle Servant, 21 mars 2013



21/03/2013
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