L\'Insoluble

L\'Insoluble

Ruins d'Artefact- Chronique



Le groupe azuréen vient donc de faire paraître son troisième album, Ruins. Ce nom même, associé à un très bel artwork de couverture de Metalex aux sombres lueurs vertes, créée à partir d'une gravure de Gustave Doré, en donne immédiatement le sens profond et l'esprit : c'est un album de black metal, sans ambiguïté. Du black, il en a à la fois la sophistication et l'extrême sauvagerie, la peinture des atmosphères, fantastiques ou lourdes, magiques ou forestières, proches de la nature ou proche des complexes calculs moyenâgeux. Il en a aussi la technique affirmée, avec des musiciens dont la maturité instrumentale est impressionnante.  J'apprécie les nombreux timbres de voix de Runenlyd, et ses textes intéressants et denses

 

Our guides through time and space

Move our immaterial bodies

Winds carry our hopes…

 

J'aime aussi l'implication de Ranko le batteur, la virtuosité du pianiste Sephiroth, la texture imbriquée, extrêmement solide, de la basse d'Alexis Bietti et des deux guitares d'Olwe Telrunya et Aldébaran. Texture très complexe contre laquelle se détachent, flamboyantes, les arabesques solistes passionnées qui entourent et développent une série de riffs très puissants.

 

Pas de doute, Artefact a bien un style très personnel, qui fait d'ailleurs qu'il puisse être aimé d'auditeurs aux passés bien différents. Une structure modulaire, qui fait se superposer des épisodes très différents, mais toujours reliés par un fil rouge musical ; une volonté affichée de contrepoint très travaillé, qui me fait beaucoup penser au Prometheus d'Emperor ; un caractère très narratif, qui rappelle les jeux de rôle, probable source d'inspiration pour les histoires fantastiques racontées ici ; une passion qui dépasse nettement, à mon avis, l'album précédent, et qui donne une coloration violente et romantique (au sens du XIXe) à l'ensemble.

 

Their Cave- Gargoyles'unleashing

 

Ces deux morceaux ont été séparés dans l'album, mais ils forment un tout, l'un étant l'introduction, grave et mélancolique, de l'autre. Their cave, au son clair de guitare, pose une mélodie étrange et triste, dont les éléments constitutifs, ornements, intervalles augmentés, seront une des bases musicales de l'album tout entier : quelques mesures, et tout est dit, entre l'oriental moyenâgeux et la détresse obscure d'un milieu dont la résonance semble la métaphore de la solitude. Le clavier, la batterie, les chœurs, accompagnent très subtilement jusqu'à la fin de l'intro.

Mais une fois les gargouilles lâchées, ça ne plaisante plus. Le Gargoyles qui suit, même s'il n'est pas ma pièce préférée, est emblématique de cet opus : un déchaînement fort et lourd, où je trouve que l'on ressent nettement la prise de son, faite directement avec les guitares, la basse et la batterie, à la manière d'un jeu sur scène. Un des  épisodes les plus intéressants est, à 2'50 environ, un jeu de contrepoint magnifique sur le thème de départ, auquel vient se joindre une batterie inventive, c'est un rare moment de beauté. Vers la fin de la pièce, un dernier riff mouvementé déclenche des solos superbes qui viennent mourir sur des dernières notes acoustiques.

 

 

Medieval Ancestry

 

 Il n'y a vraiment qu'Artefact pour faire penser, dans la même piste, à l'obscurité d'un univers celtique et au soleil déferlant de la musique arabo-andalouse, aux jardins luxuriants verts et eau d'une ville blanche en plein désert, et à une course dans d'immenses espaces couverts de bruyère, dans un glen à la rivière fauve et cuivrée.

Medieval Ancestry est vraiment une de mes pistes préférées d'Artefact, toutes raisons confondues, tous albums confondus, à la fois pour la beauté du thème de départ, pour la finesse des sons acoustiques et leur étrangeté, pour le mode employé, toujours allant vers l'oriental, pour le jeu d'alternance entre les timbres acoustiques et électriques…. Une modulation donnant une impression de cadence, de réalisation,permet d'installer le climat narratif, et le texte se déroule. Petit à petit d'autres riffs, d'autres tons, d'autres glissements harmoniques, d'autres rythmes et mesures, une ambiance à la Magic Spellcraft s'installe dans une sorte de tourbillon, ah c'est vraiment magnifique !

Vers la fin du morceau, un son clair de guitare, des nappes de clavier introduisent un dernier épisode très black et inquiétant qui ramène au thème acoustique de départ, puis à une coda complètement débridée, déchaînement de batterie, de basse, de guitares, de clavier, qui se termine dans une espèce de soupir. Un extraordinaire morceau de metal !

 

My Inner Sanctum

 

Tous les opus d'Artefact ont leur crypte, leur sanctuaire intime, un instrumental non joué en concert, calme et fortement symbolique : Codex pour Son of Solstice, Altar of nocturnal forest dans Magic Spellcraft. On imagine ici une très vieille basilique perdue au milieu d'une forêt dense, et dedans, un vitrail de lumière. Pendant 54 secondes un chœur d'hommes en plusieurs voix a cappella en contrepoint parallèle, vocalises parfois, ou note contre note, avec des cadences à double sensible : un très beau tableau médiéval plein d'émotion.

 

 

Catharian ruins et Reverence

Ah, l'éponyme ! pas étonnant que ce titre ait été choisi pour représenter l'album entier : il est sombre et désespéré, peut-être d'autant plus que pour la première fois Runenlyd utilise un timbre totalement clair, qui fait un contraste avec ses autres voix, entendues au début de la pièce. Un morceau qui déménage, riff après riff, jusqu'à ce qu'une dernière atmosphère s'installe, encore plus sombre (c'était possible ?), un peu « commentaire sur la destinée », si vous voyez ce que je veux dire, avec de la grandeur dans des solos de guitare sublimes.

Reverence est construit un peu de la même manière, avec des riffs et des atmosphères différentes, mais je les ressens comme frères, avec une fin plus épanouie pour « Reverence ».

 

 

Fountain of the Enchantress

 

Seul point d'ambiguïté pour moi dans cet album, c'est à la fois mon morceau préféré et celui dont je pense qu'il n'est pas interprété comme il le pourraitêtre, avec la grandeur et la technique  indispensable, peut-être parce que les changements de mesure, de trois à deux puis à trois, sont très difficiles à réaliser. Mais à part ça, cet instrumental foisonnant m'émeut profondément à chaque écoute, difficile d'exprimer à quel point le retour vers le ternaire semble être une sorte de réincarnation très primaire et magique, et à quel point le morceau tout entier me paraît un cheminement vers une étoile inaccessible. Très beau passage de flûte traversière et guitare acoustique à la fin de la pièce, dans une atmosphère apaisée ;

 

Curse of the Wizard- Stellar Winds

 

L'intro noire de Curse of the Wizard nous prépare peu à l'épisode incroyable qui suit (à 1' 20), fondée sur un riff qui s'imprime dans la mémoire. Etonnante fusion entre un thème le plus rock possible et un motif classique, très structuré et technique, qu'on imaginerait bien sujet de fugue : intervalles volontaires et dynamiques, quatrième degré, puis ce qui ressemble à une suite de cadences, rompue puis parfaites, impeccables et nettes. Et développement, alla artefact… 2'33 voix grave de Runenlyd, mais « entre deux », très belle, et une coda qui ramène au riff de départ.

Stellar Winds , bien balancé, continue sur le même chemin très noir.




Finale-Gargoyles'rest

 

Superbement amenées, les deux pièces de fin de Ruins ! Finale est à la fois une reprise très très habile de thèmes de l'album et un développement extrêmement original, apportant des couleurs supplémentaires de voix ou de guitares, et un socle très musclé de batterie et basse, donnant ici leur meilleur. J'ai passé un certain temps à écouter ce morceau en boucle…

Gargoyles'rest termine le CD… dans un long solo de piano très romantique. Bravo à Sephiroth, qui trope et extrapole ici avec une très grande virtuosité, transformant accords, développant d'autres. On imaginerait bien un grand orchestre dans l'arrière-plan, le pianiste  le mérite largement. Un concerto de fin d'Artefact, avec deux ou trois images très jazzy pour se quitter. Magnifique.

 

 

Pour conclure, un exceptionnel album de black metal comme j'aime, avec de la passion, avec de la rage, avec de l'amour, avec des atmosphères, avec des couleurs.

Je souhaite vraiment beaucoup de succès à l'un des groupes les plus emblématiques de notre sud de France.



Artefact


la page d'Artefact sur Wikipedia en français


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24/02/2008
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