L\'Insoluble

L\'Insoluble

Roscoff

Roscoff, il s'appelait Roscoff. Ma soeur aurait pu faire l'effort de s'en souvenir, au lieu de clamer avec morgue : un maaaaagnifique cerf mâle en plastique, aaaaabandonné, avec toutes ses couleurs, mise à prix trois francs, messsssieurs-dames !! Un cerf mâle. Le pire c'est que cette bêtise me mettait en fureur, et pas le mot d'abandonné. Abandonné, tu parles : ma soeur avait tout simplement décidé, selon sa propre loi, de m'enlever la garde du magnifique Roscoff, sous le prétexte fallacieux que je m'en occupais mal, et qu'un jour, probablement, je le casserais. Pour lui éviter d'être détruit, elle le mettait donc aux enchères. Mesure de charité et de protection.
Dans quelques minutes, un acheteur -elle, naturellement- se présenterait à la porte de la chambre minuscule que nous partagions, puis un autre –elle encore-, et je serais témoin de la virtuosité d'une discussion à plusieurs, qui conduirait à ma perte. Roscoff serait vendu, et il ne serait plus à moi.

J'aurais pu protester.
J'aurais pu me battre.
J'aurais pu me révolter.

Mais là, dans le soir de la rade, alors que les vents tombaient, et que les goélands faisaient par grappes leurs rituels de cris, je ne faisais, petite fille lâche, que me terrer un peu plus, et regarder le jeu comme un spectacle, fascinée jusqu'à l'intérieur de ma plus lointaine fibre. Morbide. Torturer. Pouvoir. Combien de mots pour décrire la vie que je menais avec ma sœur, de quatre ans plus âgée, de force mille fois supérieure, et qui me battait quand je n'étais pas à ses ordres… ?
Dans un lointain passé, j'avais parfois trouvé l'énergie de me plaindre aux Autorités Suprêmes, mais celles-ci ne savaient pas ce qui arrivait dans le secret de notre chambre, et elles étaient rarement justes, quand elles n'étaient pas trop fatiguées pour penser. De plus, j'avais parfois tellement de mal à le dire. De culpabilité aussi. Et d'amour et d'espérance. Car, sans même connaître, et encore pour des dizaines d'années, le nom du syndrome de Stockholm, je m'étais finalement prise d'affection pour mon bourreau. Dans la nuit, il me tenait en haleine par des histoires sans fin, que je reconnaissais déjà comme des nasses dans lesquelles, je le jurais, je ne tomberais jamais. Mais de belles nasses quand même.
Et à force de dire que j'aurais pu, eh bien je n'ai jamais rien fait.

Alors je vais le faire aujourd'hui, tout de suite, là maintenant, à la seconde même, je vais me dresser vers elles, vers les Autorités Suprêmes , et leur dire...Tiens, que font les Autorités Suprêmes aujourd'hui ? je me rends compte subitement que je n'en ai aucune idée, que ça ne me fait ni chaud ni froid, tellement j'ai grandi, et su finalement combien il était important de déterminer vers quel genre d'étincelles déposer l'amour de son coeur, et combien de kilomètres de l'âme mettre entre les nasses et soi.
Donc, Autorités, Ma Soeur, et Vous Qui les regardez aussi avec moi ce soir, Homme Cher, Fils Très Aimé, Mon Cher Public :

Roscoff, gardez-le.
Vendez-le, brisez-le, enlevez-lui sa belle peinture fauve, cassez-lui cornes sur cornes, fracturez-lui les jambes pour qu'il ne coure plus jamais dans la forêt de Brocéliande. Mettez-le en laisse, enfermez-le entre des murs, faites qu'il meure de faim, de froid, d'oubli, d'indifférence, et de distance glacée.

Voilà.

Car en fait, il ne m'a jamais quittée, n'a jamais fait que grandir en beauté, en sagesse, en luminosité. Et en courant dans la prairie, ouaip, il m'a appris deux ou trois choses.
Comme l'immortalité, que ne s'effacent de l'amour que ceux que l'on veut réellement effacer.
Comme le pardon pour soi, que les notions de bien et de mal ont à peu près autant de pertinence que le poivre dans la farine, que l'important est de vivre au mieux et plus haut, et de mourir comme on peut.
Comme la vision choisie du monde, et que le monde est beau si on veut qu'il le soit, profondément.
Et qu'on ne possède jamais, jamais, jamais, jamais rien.

Et dans la nuit, alors que les vents tombent, et que les goélands refont par grappes leurs rituels de cris, je n'ai qu'à tourner le visage du coeur vers une belle tête fauve, et la forêt de Brocéliande est ébranlée de lourds sabots, qui font comme des étoiles sur le sol.






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