L\'Insoluble

L\'Insoluble

La voix

1.

 

Il y a eu cette heure noire sur la mer.

Il y a eu ce moment de balcon grisâtre où des roues entières de martinets troublaient le ciel de leurs graphismes. Des lumières chaudes et un air soudain plus frais comme évadé d’un enfer sale. J’ai senti votre arrivée très précisément à quatre heures, nul besoin d’aller voir, je savais que vous y étiez. Vous y parliez de tout ce qui était au fond, qui deviendrait si pur et se tisserait à moi dans ces années-lumière: la montée, le sel, le douloureux tissage de l’affection. On ne sait jamais la seconde précise où les choses commencent de commencer, mais c’est sûrement autour de tous ces oiseaux noirs, de mon cœur lourd et l’idée atroce de solitude dans leurs chasses rapides, mon impossibilité à ce que les êtres soient autre chose que ce profond brouillard de givre dans lequel j’écartais les paumes en pleurant.

Vous avez continué d’exister longtemps et mes gestes ont pris la couleur de vos souffles comme une voix hésitante. Votre voix de l’intérieur des flancs, si douce et si fondamentale qu’elle me faisait parcourir en sueur toute ma ville pour vos étranges notes. C’était la voix de marche humide de mon phare, qui pouvait courber l’équinoxe.

 

La voix continent de ma vie.

 

2. 

 

Dans l’interstice, je me demandais si j’étais heureuse. Je crois que oui.

Vous me manquiez dans le creux des sensations violentes, comme lorsqu’on s’interroge sur une photo d’adolescence, «Où étiez-vous ce jour-là, tiens?». Alors qu’on ne vous connaissait pas encore. Mais j’avais la patience lourde, l’explosion de bonheur des moqueuses de soi-même. Un atome de pluie me noyait. Mon altération d’exercices était si puissante que j’aurais pris le silence et le désir à sa racine comme sommet de neige pure. Je survivais de contraintes.

 

Par exemple:

Je suis dans l’ascenseur sans mémoire, il monte avec le bruit métallique des étages, plus long d’un souffle à mon palier, je peux étirer les secondes comme un élastique. Les jours de forme ou de grand épuisement du corps, je parviens à les ralentir infiniment, et il me faut une journée pour rentrer chez moi.

 

Ou :

Les autres dansent étrangement entre eux, comment font-il ? Dans le bureau, le directeur est en colère contre un autre homme devant lui, il hurle. Je regarde l’homme maigre et beau se tenir à l’intérieur de sa rage, je m’interroge, qu’est-ce qui pourrait être dévêtu dans ce ballet, qu’est-ce qui est folie, stéréotype, mouvement du ventre vrai, cachette lamentable, danger, fontaine de connaissance, avancée sûre vers la mort.

 

Ou :

Je me force à vous inventer, homme futur, tout l’ensemble de vos connexions à l’air sensible, le temps que pourrait mettre ma main à entrer dans l’enveloppe de vos perceptions, inversement le temps que vous mettriez à valider mon corps, me faire naître à vous, l’odeur qu’auraient vos bras, vos cheveux, le mélange de cette odeur avec la mienne si nous nous touchions, le compromis de ma lenteur et de vos rythmes.

 

Je vivais ainsi dans l’étrange, je travaillais.

 

 

Et puis la nuit je m’enroulais tout près de vous dans la chaleur.

 

3.

 

Enfin, s’enrouler, c’est beaucoup dire, je n’étais pas si souple, je pliais simplement la chaîne de mes vertèbres. L’épaule me faisait mal mais j’étais bien, repliée autour de vous comme la vie primaire. Au bout de quelques minutes un faisceau dense jaune et vert se déversait discrètement, je pouvais presque imaginer le contact furtif de mon front sur votre flanc, cela m’endormait presque immanquablement. Apaisée.
Pourtant j’avais des rêves incivils, une nature de femme revenue en force attirée par la mer. Des compagnons prenaient mes poignets, une ombre inconnue sur le sable d’une ville au printemps écrasée de lumière droite, ses murs blancs. Je la suivais pieds nus long manteau noir d’étoffe lourde, dans les dédales de la côte battue des vagues, rocs frissonnés de vent.

 

il y aussi ce corps d’enfant
une pluie de sang sur la terre
de l’incommunicabilité entre les enveloppes
comme du Frank Herbert
du métal dans les pierres précieuses
la porte de l’appartement où je suis montée
cette entrée de terreur
parce qu’elle est si exactement identique
à celle de l’autre immeuble
que j’ai peur de perdre à jamais ma maison…

 

Après.

 

Je n’avais plus qu’à laisser l’aube me nourrir.
Entre les fils du temps coulait un piano de sable femme aux jambes nues touchant la peur comme matrice anempathique, violence douce entre les modes, mi mineur.
Dansant.

 

 

4.

 

Je vais bientôt vous nommer.

 

Je vous appellerai B. comme un Bâtisseur, car vous liez les murs ensemble, composez les mortiers, montez les briques en éveil. J’aurais pu vous nommer S. comme Souterraine Source ou encore P. comme Profondément Accompli. Mais je préfère la lettre B, dos d’homme droit, courbes de femme aux pointes endormies, et il faut bien vous nommer enfin, comme toucher le centre et le foyer. Armé de vous contre mon cœur je peux revivre mon automne.

 

un homme différent meurt ici
son corps s’étale entre les pages
l’impact ne lui a pas arraché la tête
il est beau
et le plus insupportable
c’est le calme sur le visage des autres
je vis un jour de torture
un visage calme imprégné de la mort
je pense que je vais mourir
si ce calme ne se fend pas
d’autres hommes meurent
ils se jettent d’une tour
les voitures s’arrêtent
pendant trois minutes
je survis
je suis debout
en vrai

 

Dans la lenteur vous êtes entré par ma fenêtre, je vous observe dans ma fascination comme le bleu d’un cavalier.

 

Vous êtes au seuil de mon épure.

 

5.

Le non réel était toujours comme une teneur grave, dans le tempo de nos échanges, les mouvements se confondaient. Moi. La brume avait le goût de s’épaissir. Vous. Je vous voyais vraiment chercher le juste.
Qui habitait en moi comme une histoire? Sécante, parallèle, ligne de fond, éléments matriciels, vecteur de quelle courbe? Je comprenais que ne pas comprendre était un sens obligé, je ne comprenais pas comment poursuivre sans cette écorce d’arbre sous la peau. J’avais tellement peur de me casser dans une chute. De ne pas arriver à vous rejoindre.

L’enfant revient finalement
temps parallèles élargis
il est lissé de différence
il meurt
mais comme tout le monde cette fois
lentement

Quand le monde criait, que la vie parallèle se délitait en taches sombres, je lavais le riz, grains courts et cendre, flèches noires des marais du delta.
L’eau se teintait de mauve clair, j’avais en elle un geste large des deux mains prenant vers moi les dunes.
Je pensais que c’était celui que vous aviez pour amener un sein à votre paume, une précision de toucher élastique, votre caresse.

C’était ma seule pensée de vie.

 

 

 

 

Le reste nous appartiendrait.

Une page se nommerait Rencontre. Vous ne seriez plus une voix seule a capella, vous parleriez de vos tristesses, nous serions malheureux.

Ou non :

Un fleuve s’écoulerait de joie sauvage
pour le temps long de notre espace

 

 

 

 

 

 

 



30/04/2015
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 10 autres membres