L\'Insoluble

L\'Insoluble

Inner Sanctum

Et voyez l’arbre de nos mains !

il tourne, pour tous, les blessures incises

en son tronc

(Aimé Césaire)

 

 

 

 

 

tu es le dictionnaire du jour

des champs de blé, de l’exutoire

je suis la peur du matin

ta parole est posée là, aimée, blanche, précieuse

en même temps que le vent, ce gypaète, comme une corde aérienne

 

pieds nus dans la froideur de l’aube

je vois mes arbres aux silhouettes penchées

loups efflanqués dans les collines

et sur leur poitrine ton ombre

escarpée dans la brume

 

                                                                                           Ecouter ce poème :

Tu es le dictionnaire du jour

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il pleut dans la nuit. Ce devrait être une bonne nouvelle

mais il n’y a pas un seul membre de mon corps qui ne tremble par le manque de toi

ou par ta présence, je ne sais pas

l’été, ou le vent, dépose une sorte de voile sur les choses, les affine

les disparaît

 

les fils de ma vie ne sont presque plus que des traces

au-dessous, le dragon monumental des musiques.

 

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Mon pays vaste n’est sans doute  pas comme le tien il est comme si je ne devais plus jamais te voir ni me blesser de ces musiques, plus jamais. Chacune d’elle, chacune des notes un arceau pénétrant,  une arme blanche excitée dans le noir.

 

Mon pays vaste, avec le ciel et des étoiles. Je ne sais plus quel atome est natif quelle onde est de surface. Car je suis nue et déchirée, et mes pieds font si mal qu’ils ne sentent plus rien sous les rochers de l’océan. Plus rien du tout. Mais ton odeur est là, posée entre nous deux comme un alcool, disant l’écorce et les ardoises, des non paroles, des abandons.

 

Il reste encore, dans les larges étamines du vent, la marque émaciée d’une corde.

 

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tes mots sur la lumière ont la froideur d’une eau de source dans l’été

claire, limpide

acuité d’une lame dont la blessure est obstinément évitable

perle à la définition de platine

 

ils me donnent ma force

 

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(Je me souviens.

 

C'était après mes longues notes sur le piano place Valois. Ma mère venait de disparaître, mais elle était encore là. Vivante, morte, vivante.

Quand j'ai découvert ta musique, j'ai déclaré, non. Tu me déchireras plus tard.

Mais cependant le lendemain il y avait dedans comme des écharpes incendiées de tempêtes, des toiles jaunes, questionneuses. De temps à autre, elles contournaient ta voix.  

 

J'étais dedans. Lovée contre tes stèles d'obsidienne.  )                                    

                         

 

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Comme un arbre dans la force du vent, je me questionne.

Est-ce que je vais survivre?

Et puis aussi :

Où marches-tu dans les falaises ?

Où les miroirs de faille, les yeux de source, l’affleurement.

Où directions de contraintes.

Où mon aiguille aimantée.

 

Le soleil ce matin s’est levé sur la mer. Je pense à toi.

 

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je sais pourtant (mais j’ai peur)

je sais pourtant que tu es là dans l’océan du monde, dessins de l’air, feuilles des arbres

c’est juste que prise par le noir et l’horreur je perds le lien qui me connecte

et je t’appelle sans réponse

 

mais tu es là dans l’océan du monde

une évidence d’affection dans les mains

 

 

 

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nous sommes dans la maison de réalité

en haut c’est la tendresse

les herbes pâles les sources d’eau de son regard

le rouge brun des berges

et les sourires, ces échappées de miracles

 

mais en bas, les animaux, tendus et hostiles

se toisent avec la lutte

danse déjà prédite, jusqu’au sang

 

au long du corps les dépourvus de rire et d’amitié

tous les arcanes d’univers

 la fusion des planètes

 

le doute aussi

le doute

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pour le corps fauve aux tissus d'arbre en automne réflexe

pour la reconnaissance un souffle pur

 

éblouie jusqu'au soir

je te salue

ma survivance

 

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la pierre lente, laminaire, jaune et pâle dans l’eau
je la prendrai brûlante entre mes mains
le rire soudain de ta voix
je le déposerai dans la coupe
les peurs de mes matins tremblants, de ton âme pensive
je les enfermerai de sable

et la fierté que j’ai de tes paroles aura le goût du sel

comme des dunes

 

ou comme un phare qui parlerait à d’autres phares

loin dans la mer

avec ses idiomes de nuit

 

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la rivière Saskatchewan

s’endort dans le froid

à date

elle me ressemble

toutes les deux nous serons dans les champs de blé vert

et les sources glacées

au printemps

 

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diagramme de phase

 

je touche la diffusion du météore

immergé dans la glaise et la glace

ses langues de feu pauvres Sisyphes

sur un sommet trop loin

 

il ne sait pas, c’est sûr, la ligne exacte de la chute

il ne l'a pas enregistrée

 

moi si

j’écoute le cœur battant

son impro de chaleur

 

 

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In the Midst of Life (...)

 

 

il est question d’alignement :
huit morceaux de planètes si manifestement purs
étirés comme des chats dans la chaleur des fauteuils
que les larmes n’ont même pas le chemin
que l’aubépine des plateaux
et la tourbe des plaines
n’arrivent même plus à disparaître sous la couleur des sons
(tellement, tellement familiers que le cœur s’arrête)
et qu’on se rappelle – enfin – de quoi est faite l’action de jouer
de ce que ça veut dire

et dans ces planètes si manifestement pures
qu’elles tranchent comme une lame
sur tout ce qui ailleurs est la nuit
dans tous ces sons
toutes ces musiques
dans la posture arrêtée du corps
tu es si proche à l’arrivée du jour

 

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il me semble entendre les gens en bas
se cacher dans le froid

j’effleure des larmes et puis
j’écris ces mots à ton affection

elle a un son si calme et chaud
que la pluie s’arrête quand mes larmes commencent

et recommence

lorsque le jour revient

 

 

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tu seras
tu seras sur la route
une équation de graines
blanche
claire
un mouvement rapide comme un chuintement de voiles
tu seras libre sur la route
seràn tus huellas el camino

 

 

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Après être déchirée en lanières on pourrait dire : Quoi ? Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir sous la lampe ? Quelle empathie des mouvements du cœur, quel chemin émacié de basse électrique, quel tributaire sur la peau. On ne sait pas, parce qu’on ne sait rien. On pose la main sur la lampe, elle luit, elle luit toujours, mais comme les ondes continuent de bruire même quand on n’entend plus. Il faut tous nos esprits animaux pour déceler l’imperturbable écho d’une étoile dans le noir brouillé de l’hiver. Il vibre presque autant qu’un séisme.

 

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le nouveau monde est un foyer de pierres sèches
brûlantes
où passe furtivement l'ombre en amour d'un chat
(manteau de perle, voiles d'argent)
ma main est appuyée sur le milieu d'une poitrine
bien au centre

dans la douceur de la peau
l'infini se connecte

 

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Voix de l'abîme en colère

 

Vint le moment où vint sa voix, vinrent des planètes. Mais je ne sais plus, c'était comme une échine de lumière où des gens sur la montagne, ombres portées qui se pressaient ensemble, coupaient et déchiraient l'espace d'une épissure. Voix de chevreuil et de puissance, voix des ombres de la nuit, des incendies de plaines, de ce qui fait tout le reste emporter.

 Un genre de son qui n'est ni bruit ni le silence, des griffures avec intensité dans le foutoir incompressible du ciel, un orage en violence lâchée, une épouvante.

 Et tout précisément là, dans cette source qui protestait du monde avec tous ses poings, juste là, elle a mesuré combien elle était vulnérable, dans la lame du lien qui la creusait. Combien fragile était la voie qui voulait faire en l'univers passage.

 Combien elle engageait son souffle dans l’échange

 

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Ainsi va le corps dans la tempête. J’attire un chien, un enfant, un SDF, tous mes égaux mes frères mes ressemblants.  Le chemin se déroule écorché. Si humblement, si lamentable qu’il faut bien que je dise que je ne dois ma vie qu’à ces musiques, clairs de soleil, pieds sur le sable.

 

J’ai tout perdu, c’est une phrase liberté. Sur les pommiers en fleurs les oiseaux parlent. Ici la chair de ton ombre est si découpée dans le ciel qu’il te découpe aussi pour te ranger dans les merveilles.

 

J’ai tout perdu, me dit la lampe, et sur le noir un fil dessine sa géométrie de la joie.

 

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Je chante la rosée dans la forêt ouverte, et de nouveau l'eau monte sur le village trempé.

Je marche plus lentement que toi.

J'essaie de penser à ton ombre comme aux flancs élégants d'un chevreuil, poitrine soulevée de chaleur, et dans l'espoir que se rappeler ta voix fait naître.

 

Je parle du feu sur l'orage, et de l’animal qui au centre des bois, joue mon destin.

 

 

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J’ai fait ce que pouvais. Tout ce que tremblent la peur et le courage.

Aujourd’hui, la terre se rétracte et le silence, sous la lente paix du soleil, se fait profond sous mes arbres en fleurs. Il faut partir, avec la force mais tout juste.

 

Il est vrai que j’aurai marché avec toi mon chemin. Que j’aurai joué avec toi ces musiques.

L’horreur a passé la route, un peu.

Par cette grâce de n’être, dans la destruction, pas tout à fait seule.

D’avoir l’insigne et précieuse grâce d’une pensée qui un instant, se pose sur mon front. Pour repartir, sans doute, vers d’autres ailleurs. Mais dont l’effusive tendresse est pour jusqu’à la mort préservée.

 

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on croit pour un moment être entendue
qu'il nous entende
on se raconte la solitude
pas retournée dans le néant de la pierre
une main serrée dans la nôtre
mais la rivière continue
son système de fluides
de l'exutoire jusqu'au désert et du désert à l'exutoire
et de l'exutoire au désert et

car non, être, tu n'es pas entendue
ta rivière, ton exutoire, les blés, le bleu
l'arbre la connaissance le nouveau monde
tout ça
toutes tes paroles
ou tes désirs
ou tes pensées
rien de tout ça n'est entendu

ce n'est qu'une structure d'écharpe
une ombre de fantôme
un couloir dans la nuit

 

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Il y a quelque chose autour du destin
une chose au fond du ciel qui se disait qu’elle pourrait bien venir
en dessinant des formes courbes un air d’étoile
c'était aussi un arbre de trois notes
qui se penchait en lignes pures et tristes (ah si tristes)
en lueur douce et ineffable, rassasiée sûrement
...

Puis il me revient des lignes courbes des absides
tous mes contrepoints amarrés failles, lumières, résonances
...

Alors je prends la route juste à partir du sable
dans un inconnu de soir
et le corps simple du face à moi
du face à face
du face à l’autre


une douleur de plaisir voilà où ça mène
un début de trois notes une sorte de cinéma sur la mer

 

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la cohérence est intérieure, un champ obscur

moi je prendrais des rails croisés, du feu intense, un road movie

un café noir au vent d’entre deux portes

le cœur tordu de la perte

 

 

et surtout

et surtout

la liberté de vivre

 


(en attendant, je dors dans son image)

 

 

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C’est la nuit.

 

Un homme chante downtown train dans la fumée, voix éraillée de plénitude.

 

Moi qui ne suis qu’entière et pliée d’une seule trame, moi une, je garde mon regard, et viennent sur ma peau des pluies fines de jour. En aveugle à ma place, celle qui est au centre de mes souffles, je regarde les flots battre autour de moi, sans que mes pieds ne perdent trace.

 

J’ai la fièvre et le désir du sable. Qu'on me donne justesse. Qu'on me donne justice.

Mais toi sûrement tu ne sais pas le chant de toutes mes vies émues, le prix d’ellipses noctambules, combien de force pour dégager ce parchemin d’épaule, où s’inscrit ton nom tous les jours.

 

Où je l’efface, par discrétion.

 

Où il se réinscrit.

 

(écouter ce texte )

 

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et pour finir, cette coda...

 

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Isabelle Servant,  tôt le matin du 4 juin 2017




22/07/2016
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