L\'Insoluble

L\'Insoluble

5. Car nous ne chantons que pour vous...

 

 

« Vole qu'en glori fuguè aussado, coume une rèino! e caressado, pèr nosto lengo mespresado, car cantan que pèr vautre, o pastre e gens di mas »*

(F. Mistral, Mirèio, cant I)

 

 

Aujourd'hui, comme hier, c'était l'été.

 

Encore une saison, et papet Vincent irait sur ses quatre-vingt-dix. Cela en faisait des années à vivre ! Quand il y pensait il était tout étourdi, et, Dieu garde, de temps en temps il se demandait  à quoi cela pouvait bien servir.  De par lui-même, et sans le dire autour de lui (surtout à l'église),  il pensait que l'intelligence des hommes venait comme ça, par hasard, quand il y avait suffisamment de gens. Que la conscience naissait naturellement, en quelque sorte, et ne signifiait pas grand-chose de plus que la simple réaction du platane ou du tilleul quand on mettait le tuyau d'arrosage pour quelques minutes autour de leurs racines. Et cette idée compliquait grandement les choses, quand il fallait résoudre l'énigme (il essayait presque tous les soirs, surtout le dimanche) :

« Pourquoi suis-je là ? ».

Bien sûr, il aurait pu répondre :

« Pour rien ».

Mais, il ne savait pas pourquoi, cette réponse ne le satisfaisait pas, il la trouvait trop facile. Il devait bien y avoir quelque chose.  Il y avait bien ses enfants et petits-enfants, mais cela ne lui paraissait pas suffisant. Il devait y avoir quelque chose de bien plus grave et plus important encore. Alors il cherchait.

 

Mais je m'égare, revenons sur l'été. Aujourd'hui, comme hier, il y avait cette chaude enveloppe sèche de brouillard, comme quand l'orage menaçait, mais en plus fin, et sans l'oppression de l'eau dans le ciel. L'été dans toute sa splendeur de saison, avec son poids quand il était midi, tellement grand qu'on n'avait plus envie de bouger seulement le petit doigt. On s'installait sur le fauteuil pour respirer à l'aise, et plouf, on s'endormait. Quelquefois, le réveil était délicieux, ça donnait un prétexte à tirer de l'eau dans la fontaine, y ajouter un petit fond de Vacqueyras pour le goût, et se dire à cet instant que la vie était bien bonne, quand même.


Vers cinq heures, les collines étaient toujours écrasées de soleil, mais c'était moins dangereux, on pouvait se promener dans les vignes avec la canne et le chapeau sans faire Mireille*. Ainsi, hier après-midi, papet Vincent s'était abandonné à regarder le paysage du haut de Piebricon, qui était la plus belle colline de la ville. Pierre de la ferme des Grands Fonts était passé sur le chemin avec sa camionnette, il s'était arrêté et ils avaient bavardé un peu tous les deux, assis sur le banc. Un bien bon voisin, ce Pierre, le papet n'arrivait plus à se rappeler une année de sa vie où il ne l'avait pas vu quelque part, sur les terres de Rouret à mettre des lacets aux lièvres (ce qui avait  occasionné quelques discussions houleuses entre eux, je me le rappelle), ou bien des années plus tard dans sa propre ferme, avec des milliers d'arbres, qu'il commandait comme un grand chef d'entreprise ou un amiral.  « Croissez ! multipliez-vous ! » , disait Pierre. Et les arbres faisaient des cerises et des abricots.

 

Mais aujourd'hui, c'était  l'été, et ce n'était pas comme hier. Le papet avait de temps à autre des journées noires, une grande pensée noire dans sa vie, et c'est pour ça qu'aujourd'hui, il entra dans le tout petit bureau, près de sa cuisine, et ouvrit la grande armoire de merisier. Dedans il y avait un dossier avec des photos jaunies, qui montraient toutes la même personne, seule, prenant crânement la pose devant le photographe, une main sur la hanche, ou bien accompagnée d'un homme, ou d'un enfant, ou de deux, ou de trois, ou de quatre.

« Marie-Louise, née le 16 juin 1889 à Saint-Nazaire-le-Désert , département de la Drôme», disait l'envers de la photo dans les mains ridées de papet Vincent. Et de dire ces mots tout fort, ça lui fit comme chaque fois un grand noeud dans le coeur, et il eut peur d'avoir une crise de poitrine. Chaque fois qu'on lui demandait de quoi sa mère était morte, il disait que c'était de la fièvre de Malte. Mais le médecin qui l'avait soignée, et les voisins, et le curé du village, tous savaient que c'était de la faim qu'elle était morte, des privations de pendant la guerre, et d'après la guerre, pendant cette période où les photos la montrait plus maigre à chaque enfant. Et papet Vincent ne savait pas pourquoi, mais il n'arrivait pas à l'accepter, même maintenant qu'il était lui-même tellement plus vieux que sa mère quand elle était morte. Chaque fois qu'il y pensait, la révolte se faisait violente à l'intérieur de lui, et il était en colère.


« Vous le saviez !! disait-il à l'armoire de merisier, vous le saviez  qu'elle était là en train de mourir sous vos yeux, qu'elle était si fatiguée. Vous étiez là !! et vous n'avez rien fait !! ».


Puis il se souvint comment, tout petit, il aimait tellement le pain que faisait cuire sa mère pour le soir, quand il revenait d'avoir gardé les chèvres. S'il avait pu savoir que c'était un péché, oui, un péché de le manger, ce pain. Mais il ne le savait pas, il était bien trop petit, et personne ne le lui disait, personne ne le lui avait dit suffisamment tôt pour que sa mère ne meure pas. Et là, il demanda pardon à l'armoire, il lui dit « oh, pardon, pardon, pardonne-moi, s'il te plaît ». Et il appuya contre elle son front et il laissa couler de grosses larmes sur ses joues, qu'il avait bien rasées de frais, pour enlever tous ses poils blancs. Il pleura sans s'arrêter, pendant longtemps, longtemps.

Et comme il ne pouvait pas s'arrêter de pleurer, et qu'il avait besoin de se moucher, il se leva pour prendre un mouchoir dans le chiffonnier.

 

Et c'est là, brusquement, qu'il la vit.

La cigale.

 Coincée dans la fenêtre, entre vitrage et volet, posée sur le mur blanc.

« Fan de chichourle*, qu'est-ce que tu fais ici, toi ? »

 Des cigales qui entrent dans les maisons, ça n'arrive pas bien souvent, elle avait du se perdre, ou être juste sortie de sa carapace, ou bien c'était le papet lui-même qui avait fermé la fenêtre hier sans faire attention. En tout cas, ce n'était pas un endroit pour une cigale, et il fallait la faire sortir. Mais comment. S'il ouvrait la vitre, elle serait attirée par l'intérieur, et entrerait dans la pièce. Il fallait qu'il ouvre le volet. Mais suffisamment vite pour qu'elle n'ait pas le temps d'être attirée par l'intérieur, et qu'elle aille vers la lumière. Ouvrir la vitre, très vite, puis pousser le volet de toutes ses forces.

Vrrrrrrououou !

« Bon Dieu de bon Dieu de BON DIEU ! » Il n'avait pas été assez rapide, et la cigale virevoltait maintenant dans le petit bureau. Puis se posa par terre, sur les carreaux de céramique, et resta là, paralysée de terreur.

« Je vais chercher un gobelet. Ne bouge pas de là. » Le gobelet en plastique et le buvard, c'étaient des objets qu'il gardait toujours à portée de sa main, pour quand un insecte se trompait de maison. C'était commode pour les attraper.

Il revint, ferma la porte du bureau, se mit péniblement à quatre pattes, se glissa tout doucement . Frouch, frouch, faisaient ses pantalons de toile sur les carreaux de céramique. La cigale n'avait pas bougé d'un millimètre : elle avait de longues jambes de devant plutôt claires et jaunes, de belles ailes translucides avec un décor de points noirs somptueux.

« Tu es bien poulide*, ma belle » lui dit papet Vincent quand elle fut attrapée entre le gobelet et le buvard. « Mais qu'est-ce que tu t'imagines que tu vas pouvoir faire chez moi, hein ? j'ai pas de sève d'arbre au frigidaire, et je ne pense pas que tu manges des croquettes. Il va falloir trouver ailleurs un autre restaurant. »

Pendant qu'il lui parlait tout doucement pour la rassurer (je l'ai remarqué aussi : que les insectes qui volent, ou les chauve-souris, sont très sensibles au son de la voix), il s'avisa que se relever en tenant la cigale dans la main posait problème. Alors il posa le gobelet avec le buvard sur le tiroir de l'armoire, se releva lentement, et les reprit. Puis la jeta par la fenêtre.

Vrrrrrrouou ! fit la cigale en s'envolant dans le jardin, et papet Vincent s'appuya sur le rebord pour voir où elle allait.

Vrrrrrrouou ! la cigale revint brusquement, se posa sur son épaule un moment puis repartit vers le platane.

Et quand il se retourna pour refermer le volet et la fenêtre, papet Vincent fut incapable de se souvenir pourquoi il était entré dans le petit bureau.

« Qu'est-ce que j'étais venu faire, moi ? ».

Il rangea les photos de sa mère, ferma l'armoire de merisier, mais même pour sauver sa vie il n'aurait pas pu se souvenir de ce qu'il était venu chercher.

« Voilà que je deviens fada*. »

 

Et quand le soir tomba, il redescendit vers la colline de Piebricon, et Pierre de la ferme des Grands Fonts, qui terminait juste sa journée de travail, l'une de ces interminables journées de travail de l'été, qui commençaient aux lueurs de l'aube, le vit marcher sur le chemin. Alors il l'attendit sur le banc, tout près de la fontaine, son visage et son torse tout luisants de sueur, et sa peau brune comme une amande. Vincent lui dit « Adieu, qu'est-ce que tu me dis ?* », et ils parlèrent un long moment ensemble, de choses et d'autres, de ce qui s'était passé dans la journée.

Je le pense aussi, c'est vraiment la plus belle des collines de la ville, et ce soir-là, ses champs d'oliviers blancs et argent reflétaient le crépuscule vers l'ouest. Les cigales chantaient encore avec obstination, et un petit air presque frais faisait bouger les herbes et les feuillages.

 

La vie était bien bonne, quand même, quelquefois.

 

Isabelle Servant


 

 

 

 

*Vole qu'en glori...… : « qu'au plus haut de la gloire elle soit transportée, comme une reine ! et caressée par notre langue méprisée, car nous ne chantons que pour vous, ô pâtres et gens des mas. »

* « faire Mireille » : mourir d'insolation comme le personnage du poème de Mistral qui traverse la Crau à pied pour venir supplier les Saintes Maries de la mer de lui permettre d'épouser son amoureux Vincent.

* « fan de chichourle » : injure traditionnelle ; fan est une abréviation d'enfant et la chichourle est une jujube.

* poulide (poulido) : jolie.

* fada : pris par les fées, fou.

* adiéu : salut utilisé autant pour dire bonjour que pour dire au revoir ; « adiéu, que me disés ? » est une manière traditionnelle de dire bonjour dans le Comtat Venaissin.

 

 




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