Vous, gens de montagne (Yves Heurté)

Sachant que l'été sera sans doute imprévisible, je commence des rangements... Et voilà, je tombe soudain sur cette nouvelle inédite d'Yves, qui raconte un de mes souvenirs de musicienne. Emotion. A l'époque, je trouvais que le récit était transformé suffisamment pour que je puisse maintenir une distance émotionnelle, mais avec le temps, je retrouve le noyau de cette nuit-là de musique, dans la chapelle de montagne perchée. L'auteur avait du talent, pour l'avoir ainsi reconstruite, détournée mais finalement authentique.

En 2005, donc, Yves Heurté prévoit de rassembler des textes de lui pour un second volume de Vous, gens de montagne  (commander le premier volume sur Amazone)
qui ne verra finalement pas le jour puisqu'il meurt le 19 février 2006. A cette époque, nous avons de nombreux échanges, et je lui raconte cette anecdote du concert en haut de la montagne, dans la petite chapelle perdue. Il publie alors la nouvelle sur la Place des Francophones, à ma demande.

Voici ce récit sans prétention mais dont je suis touchée par le charme, tant de temps après :


________________


Saint-Honorat
par Yves Heurté




Saint Honorat est une vieille chapelle, petit toit pointu au-dessus de pâturages fauves, rôtis par le soleil, qui baignent comme pour se rafraîchir dans une forêt de chênes.
Ce soir là nous aurions dû nous produire, Jeanne au violoncelle et moi au clavecin, sur une grande scène dont peu importe le nom. Un obscur manager nous avait décommandés sans la moindre excuse au dernier moment.
Jeanne est un brin folle et moi un peu raisonnable, cela dit pour ne pas vous étonner de la suite. Donc six heures sonnaient au clocher du village où nous nous étions réfugiés quand elle m'a dit tout net :
- On pourrait jouer à Saint Honorat ?
- Là-haut ? Mais pour qui ?
- Pour nous et les oiseaux.
J'ai ri.
- Et le clavecin ?
- A nous deux, on pourra le monter .
Vous nous voyez, la grande Jeanne et moi dont l'embonpoint s'honore par devant et par derrière, trébuchant avec un clavecin à bout de bras sur la traîtrise des cailloux, à travers les ronces et les genévriers ? Bien sûr ce serait poétique et délicieusement délirant, mais quand même…Je tente de belles et bonnes objections à ma violoncelliste comme on explique à un gosse que pour Noël il n'aura pas un vrai camion de pompiers.
Mais Jeanne ne desserre pas les dents. La blessure de ce concert annulé est plus profonde que je ne l'aurais pensé. Inutile de discuter.
- Bien. On y va.
Tranquille. Elle ne montera pas sur plus de cent mètres. J'ai vu juste. Jeanne ne fait pas dix pas sans s'arrêter pour souffler. On va tout laisser tomber et je vais délicatement triompher quand une voix nous apostrophe :
- Où vous allez comme ça ?
- A Saint Honorat.
- Quoi faire ?
- De la musique.
- De la…
L'homme est un berger. Il devait nous surveiller depuis nos premiers pas. On le sait qu'on était ridicules, bonhomme. Mais ce qu'on ne saura jamais c'est pourquoi tu as enlevé son bout de clavecin des mains de Jeanne, et en route à trois pour Saint Honorat, plus ton chien qui ouvrait la marche.
- Pour qui vous allez jouer là-haut ?
- Je…nous…pour la montagne.
L'homme a haussé les épaules.
- Bon.
C'est ainsi qu'au coucher du soleil on a débarqué ensemble à la chapelle : le clavecin, le violoncelle, le berger, Jeanne le chien et moi. On était tous d'un autre monde, à moins que ce vrai monde soit en nous ? On n'a pas eu le temps de remercier que l'homme dégringolait la pente vers ses bêtes.
Trop c'était trop. Après une histoire pareille allez donc jouer du Bach ! On s'est reposés en mangeant quelques gâteaux de foire pour retarder le moment où trop seuls ici bas, on allait jouer pour le ciel noir. On a rassemblé des cierges et on s'est installé dans le vide de l'âme. Oui c'était bien cela que nous ressentions : le vide angoissant d'un jeu inutile.
On plaquait le premier accord quand la porte a grincé et notre berger est entré. Il s'est assis tranquille. Il était beau et ridicule, son chien sur les genoux. Il avait dû sortir le costume de ses noces. Ne manquait même pas la cravate. Il nous a dit :
- Faudrait patienter un moment.
Jeanne est sortie fumer une cigarette mais elle n'avait pas eu le temps de l'allumer qu'elle me revenait en larmes.
- Viens.
Dehors, des lumières sortaient de partout. Du bois comme des sentiers. Montant ou descendant, toutes convergeaient vers Saint Honorat. Les gens lentement remplissaient la chapelle avec femmes et enfants. Tout ce qui était berger à la ronde était venu là, endimanché pour nous faire honneur. Ils s'asseyaient et attendaient sans un mot. Jeanne se cachait dans l'ombre pour ne plus pleurer sur son violoncelle et je n'étais pas loin d'en faire autant sur mon clavier.
Je ne sais plus si on a bien joué, si c'était selon les canons de la salle Pleyel, mais jamais je n'ai autant senti qu'on donnait la musique.
A la fin, il y a eu un long silence puis une voix rocailleuse est sortie de l'ombre :
- Manquait que l'étoile filante.
Tous sont partis d'un grand rire. Croyez-moi si vous voulez mais ils en ont même oublié d'applaudir, ces sauvages !

 

Yves HEURTE






Article ajouté le 2008-06-18 , consulté 186 fois

Commentaires


ile le 18/06/2008 à 12:17:22
Ce que ce texte dit ne pourrait l'être ni par la décomposition intellectuelle de la forme, ni par la réflexion philosophique, ni par tout autre rassurage du mental. Les mots servent ici de véhicules à quelque chose de si grand qu'il n'a besoin d'aucune explication ; ils touchent la partie de soi qui existe hors pensée. Merci à Yves Heurté et à toi musicienne, ce fut un moment de bonheur que de lire et recevoir.
isa le 19/06/2008 à 09:45:51
coucou Ile, cette ancienne vie de musicienne était souvent plus incroyable qu'une fiction :-) Je t'embrasse en passant
flo le 19/06/2008 à 22:15:33
C'est vrai que c'est émouvant, que tu es folle et que la grâce sourit aux fous :-)
J'en ai eu les larmes aux yeux. Je suis heureuse en tout cas que tu aies sorti ce texte que je ne connaissais pas et qui témoigne et d'Yves et de toi.

Deux personnes que physiquement je n'ai hélas jamais rencontré et dont une est vivante...
isa le 19/06/2008 à 23:04:44
ouais, on a été de vrais saltimbanques et on a fait bien pire que ça, j'en ris encore...
didonc, flo, j'ai bien l'intention de survivre jusqu'au moment où on se rencontrera (non mais)
je t'embrasse fort, tu es bien réelle pour moi, tu sais :-)
flo le 20/06/2008 à 11:46:18
Mais toi aussi tu es réelle. C'était justement le sens profond de ma remarque ! :-)
michel le 25/07/2008 à 21:48:23
Yves...c'est étonnant comme ce texte lui ressemble aussi... Je ne l'ai rencontré qu'une fois ( mais nous avons beaucoup ri ce soir là ) et bien plus tard une fois au téléphone. Il y a des gens - je le découvre - qu'on a peu fréquenté et qui pourtant laissent une fragrance derrière eux qui persiste et fait qu'on regrette de ne pas avoir d'avantage eu l'occasion de partager de temps avec eux. Il ne devrait pas y avoir de tristesse à cela: Yves reste comme un paysage croisé un peu vite, trop vite pour que l'on y cloue des mots. Ensuite, on retourne de temps en temps à cette impression, et on aime s'y voir touché, bougé.
Une pensée aussi pour sa femme, qui était là ce soir là, et qui était bien belle aussi.

Michel
michel le 25/07/2008 à 21:50:20
salut au passage à Isa aussi, si c'est la nou.
Isa le 29/07/2008 à 15:30:28
Non, pas isanou ni isalou, mais Isabelle Servant...

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