Journal de l'InsolubleRiver Isla entre deux eauxEncore à cette minute dans la profonde nuit bleue de l’Angus j’ai peine à savoir comment je suis arrivée ici… Je sais qu’un bras m’a saisi, une voix m’a parlé, puis plus rien. Puis la peur habituelle lorsque les secousses de l’accélération font trembler la terre, puis le choc du froid après le chaud puis cet homme qui me parle avec intérêt et tendresse. J’ai du mal à le comprendre. Il déverse un flot ininterrompu de rocailles au milieu desquelles je sais seulement qu’il y a ma vie et ma naissance. Il est entouré d’oiseaux de proie, une buse arizonienne aux plumes fauves et larges ailes, un jeune très jeune faucon qui me regarde avec curiosité, puis l’immense corps de la chouette au regard orange. Elle s’est appuyée sur mon épaule, oui, je sens tout le fleuve de sa confiance grandissante s’appuyer sur moi, ses longs muscles des jambes précautionneusement chercher l’équilibre sur mon bras, sa tête presque contre ma joue en une métaphore puissante de l’entente, oh, comme cette amitié est bonne, comme elle coule bienfaisante sur mon front, comme je la bois en eau fraîche, comme j’en ai le désir incessant chaque seconde minute année. Il me faudra donc être là. Près de la maison basse une pente secrète conduit à l’horizon des montagnes. Tranquillement les paisibles ombres blanches des bêtes se déplacent dans le bleu sombre, swissssh swissssh, et si on décide de passer dans la nuit la clôture, un autre monde paraît, graduellement, vers le haut. Ce sera encore secrètement qu’une silhouette puissante de grand cheval noir au galop traversera là-haut les bruyères, toute crinière au souffle devant moi. Sur le sol maintenant je vois mieux. Des plantes s’élèvent entre la terre et l’herbe, fleurs, baies, branchages. Lintrathnen, au loin, se dessine, l’une des eaux frontières. ---------------------------------- J’ai perdu ma droite et ma gauche, et s’approcher de l’eau d’extrémité est plus difficile que je ne croyais. De multiples fois, je me trouve seulement enfermée dans une route d’arbres, qui tourne et tourne sans s’arrêter, le lac m’est dissimulé entièrement par d’épaisses broussailles. Il me faut très longtemps et du désespoir pour trouver enfin l’issue et l’ouverture. A l’intérieur de cette bulle cachée au monde, un autre monde, puis un autre monde. Et là, à cette heure de fin de jour d’été, l’eau de l’extrémité se déroule jusqu’à l’horizon des montagnes, jusqu’à Braemar et la forêt de Clova, le ciel qui est un livre donne des teintes bleues et jaunes. On dirait que l’encre nette d’un pêcheur et sa barque a été posée là, mais si je retiens mon souffle, j’entends des bruits très doux de filets contre les flancs de l’embarcation. Et pour me prouver que les sons existent, un oyster catcher au bec rouge traverse le ciel, déposant la fine lame de son cri répété dans les airs, la signature absolue et définitive de mon cœur. ------------------------------------------------------------------- River Isla est la première à lui avoir parlé. Il s'est alors accroupi très doucement sur la berge. Il a déposé là son chagrin, sa colère, sa douleur insupportable d'être au monde. Il n'a sûrement pas attendu qu'on lui parle, mais cela s'est fait, comme cela, très doucement, alors que l'écharpe fauve de pierre et d'eau descendait la montagne. Ils se sont dits des innocences où je n'étais pas, moi enfonçant mes pas dans l'herbe, moi remontant vers le pont. Personne n'aurait seulement eu l'idée de les prendre en photo...Même les bruyères hors les murs. Des deux côtés sur les rives elles remontaient en larges taches , elles commençaient à peine, encore un mois pluvieux et le monde ne serait plus que cette tenture mauve. Article ajouté le 2007-01-28 , consulté 192 fois CommentairesLiensVoir les articles de la catégorie " Journal Aout 2006 "Retour aux articles |