L\'Insoluble

L\'Insoluble

6. Génétique, et l'espace qui relie.

 

Une chose me hante, c’est le va-et-vient (ou ne revient pas) entre ce qu’il y a à l’intérieur de nous et ce qu'il y a à l'extérieur, ce que voit le monde. La résonance entre les deux. Ou leur silence mutuel.

 

Regardez par exemple mes jeunes pommiers. Leurs fruits mûrissent lentement dans la chaleur de l’été, mais c’est seulement maintenant que je découvre à quoi ils vont ressembler. Non greffés, ces arbres francs, issus de graines, ont dans le mystère de leur patrimoine génétique plusieurs aspects possibles, et on ne peut deviner la variété de pommes qu’ils vont faire avant qu’ils ne les aient faites.

 

 

Ou bien aussi :

Je regarde le sismogramme de l’événement, en pleine mer, au large de Marseille. Bizarre, ambigu. Quelle est son  origine ? Ce que je vois, maintenant, alors que le signal est seulement automatique et pas encore validé par un humain, c’est une drôle de chose, avec pas mal de bruit de fond, beaucoup de hautes fréquences, une forme douteuse. Séisme ou explosion ? Bien sûr, je sais qu’il faudrait le filtrer, pour mieux voir. Si c’est un séisme, alors on verra tout à coup apparaître la forme magnifique, élégante, effilée, en cathédrale qui se reflète dans l’eau, des arrivées successives des ondes.

 

Le lendemain la station de Rustrel montre une telle signature de cathédrale, l’événement a été filtré et validé, c’est bien un séisme. J’envoie une pensée affectueuse au scientifique qui, en plein mois d’août, continue de surveiller son champ de sismogrammes avec autant d’attention que je surveille mes pommes. Je me demande si lui aussi a pensé à une explosion. Je me demande ce qu’il verrait s’il y avait une explosion de l’autre côté du monde. Je me demande comment sont ses pensées, non visibles dans le sismogramme, non partagées par la station de Rustrel. Et pourtant elle dessine une belle cathédrale.

 

Et à propos de cathédrale, regardez les chaconnes et les passacailles. Ces deux danses se ressemblent tellement que, pour justifier un nom différent, de nombreux musicologues essaient de les différencier. Sans succès.

Oh, on va dire que les chaconnes sont mineures, les passacailles majeures, jusqu’à ce qu’on trouve une passacaille mineure et une chaconne majeure.

On va dire aussi que les chaconnes sont plus lentes que les passacailles (Matheson), ou que les passacailles sont plus lentes que les chaconnes (D’Alembert).

La vérité, c’est que, oui, leur patrimoine génétique est différent, leur histoire est différente, mais arrivées à l’heure de leur gloire (le XVIIème), eh bien, c’est exactement la même chose. Un passé presque contradictoire ne les empêche pas d’être devenues des jumelles.

 

(Je n’ai pas pu trouver une version satisfaisante de la belle chaconne en sol mineur de Louis Couperin. Une autre suite donc.  Christophe évidemment…)

https://www.youtube.com/watch?v=Y_WC8Hj6svQ

 

Tout cela m’amène à ma visiteuse du quartier, Jackie. Car Jackie et moi sommes un peu comme une chaconne et une passacaille.

 

Le présent :

 

Deux êtres d’un âge certain, à cette période entre quarante et soixante-dix-ans où les femmes deviennent invisibles, après avoir été engluées malgré elles, mais aussi avec leur complicité la plus passionnée, dans le roman de la reproduction et de l’amour. Dans les cas les plus optimistes (ça a pu très mal se passer).

Et avant de devenir l’objet de désir et de cupidité du monde médical. Dans les cas les plus optimistes (ça peut commencer bien avant).

 

Cette période où, après avoir lancé quelques exclamations stupéfaites « Mais !! A l’intérieur de moi vit toujours cette petite fille dont je me souviens, à quatre ans, et qui regardait avec étonnement le monde la considérer comme une inférieure. A l’intérieur de moi il y a toujours cette femme de vingt ans, cette mère de trente, cette prof de quarante. Moi c’est moi ! »…Où après s’être étonnée, donc, on s’habitue. On regarde avec beaucoup de curiosité le monde nous fixer dans cette glaise médiocre et inutile qui est notre apparence, et pendant ce temps, à l’intérieur, on s’enivre de bonheur parce que, tout à coup, dans la grande salle, l’homme qu’on aime a bougé la tête et un rayon de soleil s’est pris dans ses cheveux. Ou bien on a découvert le tracé d’une ride légère sur son visage, et la simple pensée que l’on pourrait suivre du doigt son tracé nous amène au bord de l’évanouissement.

 

Mais personne ne s’en rend compte. A cause de la glaise.

 

Le passé :

 

On ne pourrait pas trouver familles plus dissemblables, anciennes et provençales pourtant, et depuis des siècles installées dans les collines entre La Roque et Carpentras. La famille de Jackie est de culture ouvrière, communiste, résolument athée, la mienne est paysanne, regarde de travers tout membre qui n’irait pas à l’église tous les dimanches, et vote à droite depuis que les concepts de droite et de gauche existent. Je ne sais pas si elles seraient fières de nous deux, Jackie n’est pas communiste, je ne vote pas à droite, et nous nous retrouvons dans notre désir de solidarité et de réseaux humains et militants.

 

C’est en discutant dans un petit restaurant près de la porte Notre-Dame, à côté de la fontaine du Cormoran, et par hasard, qu’on a découvert l’histoire de nos grands-pères, Louis, le mien, Ferdinand, le sien. Et qu’on a confronté nos documents.

 

Voilà ce qui s’est passé :

En 1941, il ne fait pas bon être communiste en France. Le père de Ferdinand est convoqué à Marseille, dans un conseil de guerre, et aurait été fusillé si de rares témoignages en sa faveur n’avaient pas adouci le « jugement ». Louis, pourtant son ennemi politique, et alors qu’il est presque aussi dangereux d’aller témoigner pour un communiste que d’être communiste, va à Marseille et témoigne.

« Alors que tant d’autres s’esquivaient, vous avez tenu à venir et avez témoigné en toute liberté, affirmant l’estime que vous aviez pour mon client », dit l’avocat.

 

Mais en 1945, renversement de situation, Louis est arrêté parce qu’on le croit pétainiste, alors qu’il a sauvé pas mal de familles de la déportation, et risque d’être fusillé lui aussi, mais par le camp adverse. Ils n’ont que ça à faire, les gens, vouloir fusiller tout ce qui passe ? Et hop, voilà que Ferdinand se manifeste et le 18 novembre 1945 rappelle à tout le monde, lui aussi à ses vrais risques et périls (et il le précise bien : « non pour la défense politique, mais pour l’honorabilité ») que Louis n’est pas le monstre fusillable qu’on croit. Et lui sauve la vie.

 

Avec un immense sourire, Jackie résume : « Incroyable !! Quand on pense à quel point ils étaient différents tous les deux ! ».

Ils étaient différents, oui.

Mais nous pas.

 

Comme quoi.

 



18/02/2017
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